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Pensées embourbées

Aditya
AdityaEn ligne

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Mar 29 Sep 2020 - 18:33
Pensées embourbées

ft. Date Junko


Été 204, temple Seidou, village de Kiri.

D’un mudrā unique, la main de l’ascèse s’éleva sous le joug d’une imploration à l’un des sceaux encrés sur son corps, dont les détours ne manquèrent pas de s’illuminer avec légèreté en répondant à l’appel du chakra de leur créateur. Un fin linceul blanchâtre s’éleva dans cette pièce tamisée du temple, élevée sous le toit de l’édifice. Un vent d’accalmie vint danser dans ses mèches d’or tandis que reposait entre ses mains le fruit aboutit de ses recherches ; un membre prothétique, digne de remplacer ceux perdus au combat, pour les enfants du Démon Renard.

Pourtant, le regard d’Aditya n’était bordé d’aucune fierté, ou de satisfaction. Un voile d’amertume s’était glissé au sein de ses prunelles forgées par l’éther, dont les lueurs bleutées trouvaient leur écho dans le ciel tempêtueux de l’orage.

Ses doigts glissèrent sur les lignes boisées de cet ouvrage, construit au plus près de son don hérité de la Forêt Millénaire. Les souvenirs de son enfance, ravivés par son retour récent, rappelaient tout aussi bien à son esprit la candeur des enseignements de la nature que la morsure la désobéissance du monde des hommes ; ces souffrances et ces joies, dont il avait été témoin de par les continents et les archipels, au fil de ses voyages. Des voyages qui avaient fondé l’être qu’il était aujourd’hui, et élevé son âme aux principes qu’il suivaient avec tant d’assiduité depuis le premier jour.

Autrefois, il n’était qu’un enfant héritier des vestiges du Bois, dont l’existence n’était marquée que par les étendues verdâtres et par l’air forestier qui guidait chacun de ses pas. Il avait appris, au jour le jour, à voir naître et mourir, à honorer, la mémoire de défunts pour qui le trépas n’était pas une finalité. À trouver les mots, pour sécher les larmes qui coulaient sur les joues des habitants d’Ensō, bien qu’à cette époque, la fissure entre leur monde et le leur étaient d’autant plus vivace qu’elle s’était estompée, aujourd’hui.

Et le voici, désormais, à arpenter ces terres comme un enfant de la Brume, acceptant sa douce étreinte comme celle d’une vieille amie. À percevoir, sous l’égide de cette incompréhension des sentiments humains, les raisons éveillant la colère, le désespoir, ou le bonheur. Il se souvenait, de cette infinie tristesse qui avait vrillé son cœur, lorsqu’enfant, il avait réalisé les fondements de ce monde ; que tout être fait de chair et de sang était destiné à la mort. Très tôt, il avait compris que son existence ne serait qu’éphémère, et pourtant… pourtant, cela n’avait jamais éveillé de la crainte en son âme. C’était l’une des règles de la vie, qu’aucun ne pouvait espérer enfreindre ; et malgré tout, malgré que chaque être arpentant cette terre pût être conscient de cela, il avait été témoin de l’indolence des peuples l’entourant, de l’insouciance de leur éclat de rire, de leur persévérance, lorsque leur chagrin vrillait leurs poitrines. Il se souvenait encore des paroles de Junko ; de cet air froid, qu’elle lui trouvait. Distant. De cet air qui n’était né que par cette sensation de différence, de cette sensation d’être étranger aux sentiments de ses pairs, et des raisons qui les poussait à agir de la sorte ; à vivre, malgré leur misère.

C’était pour cela, qu’Aditya avait forgé sa vie selon un précepte que jamais, il n’aurait voulu bafouer : celui de ne considérer sa vie que comme une autre, loin d’avoir plus de valeur ou d’importance que celle d’autrui. Il n’était qu’un homme, mortel, fait de défauts et de qualités, et jamais cela ne devrait excuser de s’ériger au-dessus d’un autre. De juger le prix de son existence.

Et pourtant, il avait été forcé d’absoudre ce principe, lorsque le Dieu de l’Eau s’éveilla à nouveau au cœur de cette Cité. De considérer que sa survie l’emportait sur le souffle qui animait le corps de la tigresse, ou de son élève. Dieu, qu’il avait pu se haïr.

Un frisson parcouru son échine, qu’il ne sût être emporté par la froideur de cette pièce bercée par les sons de l’orage, ou pas le tranchant de ses propres pensées. Et comme un appel sourd à percevoir l’autre côté, les paroles d’Ōgai lui revinrent en mémoire ; celles-là même, qui lui avaient intimées que diriger ne sous-entend pas nécessairement déni, suffisance et domination. Que l’on pouvait être l’égal d’un homme et lui enseigner. Que les vestiges d’Iseki, un jour, pourraient renaître sous le joug d’un code égal à tous, à l’image des enseignements de la nature.

Aditya se demandait seulement s’il pourrait se permettre, un jour, d’accéder aux murmures sourds des âmes de l’Eau, enfouies dans la joute de la guerre civile, et d’éveiller à nouveau ces préceptes sous l’égide d’une unité.

Sa paume se détourna de sa création de bois, laissant derrière lui l'ombre de sa présence. Son regard se perdit dans l'étendue tempêtueuse de la nature, dont la chaleur de l'été avait forcée à verser ses larmes sur cette terre brumeuse. Et sans qu'il n'entende les grincements de l'escalier menant à cette modeste chambre, l'écho d'une voix lui parvint, si habituelle qu'elle éveillait à nouveau la tendresse dans son regard.

« Mh, tu y es arrivé, finalement ? », déclara la rougeoyante en prenant la prothèse dans l'une de ses mains, l'air las.

Pour toute réponse, l'ascèse hocha la tête. Elle se rapprocha, posant l'objet sur son réceptacle – un simple meuble, où trônait son habituel carnet. Aditya vit sa silhouette se refléter, dans le coin de son œil ; et tandis qu’il se tournait vers elle, ses lèvres vinrent presser un baiser sur son front, par une habituelle bienveillance à son égard.

« À quoi penses-tu ? »

Elle se défit de son étreinte, pour y préférer la chaleur des couffins, en tâchant de refermer cette fenêtre laissée ouverte.

« Ōgai, l’homme qui m’a appris la médecine… m’a confié il y a quelques mois l’existence d’un code, suivi à une époque où ce village n’existait pas encore. Un code universel, suivi par chaque médecin, où le respect des corps, vivants, ou morts, trônait en maître., il laissa le silence flotter quelques instants, avant de la rejoindre. Il m’a confié que beaucoup seraient prêts à le reprendre, si quelqu’un s’évertuait à l’enseigner à nouveau, au sein d’une unité.
Ne peut-il pas le faire lui-même ?, murmura-t-elle en glissant sa main dans ses mèches d’or. Il répondit par la négative, d’un signe de tête.
Il voudrait que je le fasse. »

Elle arqua un sourcil.

« Pourquoi ?
Je l’ignore.
Ce serait si terrible que ça ? »

Aditya laissa s'échapper un léger rire, avant que son regard ne s'adoucisse.

« Je suppose que non. L'hôpital ne peut se permettre de former davantage de disciples, ces derniers temps. Les blessés affluent, les échecs et les abandons se multiplient. Peut-être que si une unité prenait cette relève, cela s'arrangerait. Une unité destinée à les former, et à étudier la vie pour en sauver davantage.
Mh. »

Elle releva son regard ambré vers lui, afin de trouver dans le détour de ses iris la raison d'une telle résignation. En vain, bien que le connaissant, elle se doutait de ce qui le tiraillait. La même raison pour laquelle il avait tremblé au creux de ses bras, au lendemain du Cataclysme. Ses doigts vinrent trouver le contour de sa joue, pour ramener son attention sur ses paroles à venir.

« Le pouvoir change bien des hommes, mais je ne pense pas qu'il te changera, toi. Parce que tu n'as pas l'ambition de le désirer. »

Elle se pelotonna contre les coussins, en laissant ses cheveux rougeoyants reposer sur le haut du sari de l'ascèse.

« Si cela arrive, rappelle-le-moi.
Tu n'es pas un enfant que l'on doit tenir par la main. Ce n'est pas à moi de le faire. », elle se tût, le temps d'un instant. « Mais si je devais ne plus te reconnaître, alors, oui. Peut-être le ferais-je. », murmura-t-elle.

Il pressa ses lèvres sur sa tempe, dans un dernier affront au silence.

« Merci. »


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