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Bonjour, et surtout, adieu ! | Libre

Suzuri Okko
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Mar 20 Oct 2020 - 21:06


Lorsqu'enfin je passais la porte de mon appartement, plissant les yeux pour observer l'horizon, l'admirant comme à mon habitude, presque aveuglé par le soleil matinal mais décidé cette fois-ci à faire de lui ma conquête ; je ressentais comme un sursaut d'hésitation. Coupé dans mon élan, physiquement arrêté, je pensais et n'agissais plus.

Qu’il est ardu de décrire cette sensation…

...

Voilà qu’à l’heure où, me tenant droit face à mon destin, j’étais empli de doute.

Devais-je véritablement partir ? Était-ce vraiment le moment ? Cette certitude du départ que partagent tous les aventuriers et qui me prenait plus tôt, sans disparaître, commençait déjà à desserrer son emprise sur moi et que j’avais crue si forte, si importante, nécessaire.

Quelle était véritablement la raison de ce départ ? N’était-ce pas pour découvrir les hommes et ce qu’ils gardaient d’inconnu ? Ce qui ne se trouvait pas encore dans les livres, et ce qui ne pourrait jamais y figurer ? Mais n’y avait-il pas, ici, à Kumogakure, tout un savoir que je m’étais rendu interdit ? N’était-ce pas du bon sens que de commencer par l’explorer lui ? De la sagesse que de faire preuve de mesure ?

Non. La seule raison valable qui me poussait à rester était la peur. Certainement pas la peur de l’étranger : celle-ci, bien que toujours présente à mon esprit, j’avais déjà fait le choix de l’enfouir résolument au fin fond de mon âme, et ne comptais certainement pas lui attribuer quelconque crédit : c’était elle-même qui, des années durant, avait bridé ma vie et entaché mon bonheur.

Jamais, au cours de ces vingt dernières années, je ne m’étais posé la question de la valeur réelle de ce village. Absorbé dans mes livres, refusant de lui ouvrir mon cœur et, à bien des occasions, mes yeux ; peut-être étais ce là l’une des premières étapes de mon parcours géographique et spirituel : après tout, je m’étais engagé dans une guerre contre le renoncement, et quoi, parmi tous les dénis de mon existence, avais-je bien pu renier avec plus de verve et d’obstination que mon appartenance à cet endroit ? Une seule peur était légitime : la peur d’oublier ce que je n’ai jamais vraiment connu.

Mais je n’ai pas le temps. J’ai déjà conçu mon itinéraire. Envoyé des oiseaux aux quatre coins du Yukaan, sollicité tous mes vieux amis – ceux qui ont déjà franchis le pas. Qu’arriverait-il à sa réputation si, la veille de son premier départ en tournée, un jeune Rakugoka comme moi décidait de retarder son départ d’un mois, pour « connaître enfin ce que je n’ai jamais connu – mon village » ; alors même que la principale raison de son départ était d’en découvrir l’extérieur ? Bien peu de bonnes choses – à moins qu’elles ne composent un drame. Ou peut-être une comédie ?

Bref. Impossible de retarder mon départ… Ou bien peut-être simplement d’une journée ?

Juste le temps de dire au revoir aux choses, après leur avoir adressé le premier bonjour de ma vie.

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Suzuri Okko
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Mar 20 Oct 2020 - 21:49

Quittant le calme du quartier clanique, le dilemme que de partir ou non dès aujourd’hui enfin résolu, je ne m’en retrouvais qu’en face d’ un autre, moins crucial et donc bien plus difficile à surmonter : Kumogakure, oui, mais par où commencer ?

Ironiquement, c’est à la bibliothèque qu’allèrent tout de suite mes pensées. Décidé à voir enfin ce que j’avais toujours boudé, je me retrouvais pourtant attiré par ce que j’avais toujours connu. Vague vestige d’une habitude trop bien ancrée, réflexe pavlovien, ou peut-être désir impérieux de prendre appui sur l’une des bases de mon existences afin de ne plonger que plus loin et plus profondément dans l’inconnu, toujours est-il que c’est effectivement à la bibliothèque que je me rendais en premier.





Elle se tenait là, haute, sombre, grande et fidèle à elle-même : aucun angle arrondi, quelques fenêtres – mais pas plus que nécessaire, surtout pas – et aucune fioriture d’aucun genre.

Mes nombreuses lectures, au sein même de cet établissement, m’avaient parfois donné à apprendre sur les quelques autres bibliothèques, réelles ou légendaires, qui avaient béni le monde de leur existence. Et combien de fois, lorsque l’auteur les décrivait, avait-il mentionné d’immenses arches, de majestueuses colonnes, ou bien encore la myriade de vitraux qui ornaient leur entrée ?

Cette bibliothèque-ci, pourtant renommée, n’était que le sobre reflet d’une discipline académique qui, bien qu’elle eût été compréhensible, n’avait jamais eu pour moi le charme romanesque des délires de grandeurs et de l’obsession pour la gloire que les bâtisseurs du passé avaient tant tenu à projeter sur leurs édifices mythiques, participant de leur légende. Pour cette raison, j’étais d’ailleurs persuadé qu’elle n’y entrerait jamais elle-même. Je le pense encore… Peut-être ai-je tort ?

J’étais – je suis – bien sévère avec ce (pas si) vieil édifice. C’était tout de même lui qui, m’offrant tout à la fois la gloire du héros, le péril du guerrier et le confort de ses bancs avait mené le petit adolescent raté et entêté que j’étais à devenir un homme. Un homme qui avait encore beaucoup à voir et à écrire, mais un homme tout de même ; un artiste surtout.

Ne lui trouver que des défauts aurait d’ailleurs été un sacré mensonge : personne plus que moi n’a profité, au contraire de ce que son architecture rigide – et l’air pincé des bibliothécaires – ne laissait penser, des grandes libertés, des profondes « courbures » de l’esprit qui s’y cachent.

Bien que n’ayant pas fait de la séduction ma priorité, je possédais tout de même un certain savoir faire et une certaine quantité de connaissances en la matière – qu’il se soit agit de la séduction en elle-même, ou des conséquences plus concrètes qu’elle implique lorsque l’on y est doué – et c’est encore une fois à ses auteurs que je le devais :

Je ne compte plus ces fois où, perdu dans les rayons à la recherche d’un livre qui me parut intéressant ou que je n’eut pas encore lu – les uns se faisant plus nombreux et les autres disparaissant peu à peu au fil du passage des ans –, j’étais tombé sur un ouvrage qui eut, au vu de certains de ses passages, bien mérité sa place sur les étals « pour adultes » d’un kioske mais qui, de par sa valeur culturelle et historique, par le brio de son auteur, ou bien par l’intérêt que lui portaient peut-être les fameuses bibliothécaires (à l’air pincé en particulier) ; avait gardé son droit de figurer là au risque de tomber dans des mains innocentes telles que les miennes. Parcourant ces pages interdites, j’avais appris tout ce que devrait apprendre un jeune homme.

Et tandis que m’étant mis, poussé par la nostalgie, à la recherche de l’un d’entre eux en cette veille de mon départ, je trouvais finalement l’objet de mon désir – passé et présent, donc, mais peut-être aussi futur –, je ne pouvais résister à l’envie de le glisser dans ma besace, me jurant de le ramener un jour prochain.

Mais la journée avançait, et je ne pouvais la passer ici. Jamais aucune des heures que j’ai pu accorder à cet endroit n’en furent perdues : il était simplement temps que je passe à autre chose, et ce à bien des égards.

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Suzuri Okko
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Ven 23 Oct 2020 - 17:50


Je ressortais de la bibliothèque alourdi d’un ouvrage mais libéré d’un fardeau : Je n’aurais plus à m’inquiéter de la question de l’ennui, et ce même lors des longues soirées de campement qui m’attendaient pour sûr et où, occasionnellement – espérons-le – l’inspiration déciderait de ne pas me rendre visite.

Je perdis bien vite cet enthousiasme : pour la troisième fois de la journée, un dilemme, toujours le même, s’imposait à moi.

Où ?



Il était bientôt neuf heures du matin. La journée encore jeune promettait, sinon d’être riche en rebondissement, de passer peut-être plus vite que je ne l’aurais cru.

Au fil des années passées, solitaire – et persuadé que, par choix et non par fatalité, je le resterais –, à quitter un lit vide d’un autre que moi, à errer grommelant dans un appartement non plus rempli, et à rythmer mes activités selon le chaotique schéma de mes envies, j’avais pris l’habitude de ne jamais prendre de petit déjeuner.

Mon corps, robuste et jeune, s’en accommodait fort bien : profitant d’un peu plus de temps pour digérer le repas de la veille, il offrait en plus à mon esprit tout le plaisir d’un appétit féroce venue l’heure du déjeuner. Grand gourmet et fainéant accompli, cet état de fait m’avait bien souvent mené à m’aventurer à l’extérieur en quête que quelque nourriture – motif régulier de mon unique sortie du jour. Au-delà d’apporter une preuve de plus que la condition à la réalisation de mes aspirations d’aventurier demeurerait toujours la promesse d’une récompense matérielle, concrète et aimable aux sens, il était aussi responsable de la plupart de mes connaissances en matière d’urbanisme, qui se résumaient à une sorte de sixième sens quant à la divination de l’emplacement du plus proche restaurant.

Décidé, comme on l’a vu, à briser mes habitudes, je faisais donc usage de ce précieux don et me mettait en quête d’une échoppe que je ne connût pas encore et dans laquelle j’espérais bien profiter, pour une fois, d’un bon petit déjeuner.

Errant à travers les rues, profitant de la timidité de mon appétit pour résister à l’attrait d’enseignes déjà connues, je m’efforçais pour une fois à regarder autour de moi : non pas le ciel, non pas le sol, mais les passants. Si l’on reconnait souvent aux introvertis cette capacité à plonger le regard profondément dans leur propre esprit, on leur reproche aussi de d’y perdre le fil de la réalité extérieure : aujourd’hui était placé sous le signe de l’ouverture, aussi je n’aspirais qu’à m’ouvrir.

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Suzuri Okko
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Ven 23 Oct 2020 - 18:55


Pour la première fois depuis des années, les gens et le peuple de Kumo prenait vie : il ne me semblait plus être une simple succession de silhouettes, d’entités floues desquelles les intentions et les opinions m’étaient non seulement inconnues mais tout à fait dénuées d’importance ; et apparaissait au contraire comme un ensemble, comme un tout : une sorte de membrane vivante, plus ou moins souriante certes, mais d’où se dégageait une sorte de bonheur commun, passif.

Et bien que je ne trouvasse toujours pas, malgré ce constat plus optimiste, la motivation de me confronter à eux autrement que par le prisme du regard, je ressentais soudain quelque-chose de nouveau : en me baladant parmi eux, partie intégrante de cette entité qui s’ouvrait à tous et à laquelle je m’ouvrais moi-même pour la toute première fois, je crus être pris d’aliénation. Ravi à moi-même par l’altérité, je disparaissais, et personne ne prenait ma place ; l’entité commune, nourrie de cette nouvelle présence, comblait simplement le vide que j’eusse laissé.

Voguant quelques minutes dans cette étrange masse éthérée, réduit à l’état de conscience et laissant mon corps se mouvoir par lui-même, je faisais l’expérience de ce que bien d’autre avant moi, dans des circonstances et dans des mots plus particuliers, ont appelé la synchronicité :

Comme un état de grâce collectif où l’individu, pour peu qu’il ait eu la sensibilité nécessaire, se retrouve aspiré par la foule et vibre avec elle à l’unisson.

Ça ne dura pas.



Je retrouvais bientôt mon état habituel. Encore tout chamboulé par cette expérience spirituelle inédite et, il faut bien le dire, quasi transcendantale, je décidais de faire une pause et de m’asseoir : le destin (ou peut-être le sixième sens dont je vous ai parlé plus haut) avait voulu que j’arrive devant une échoppe de ramen au moment précis où je prenais cette décision.

Je prenais place, commandais une soupe et tentais de comprendre ce qui venait de m’arriver : je n’avais pourtant pas pris de drogue, et il aurait été drôlement invraisemblable que quelqu’un ait jugé bon de me lancer un genjutsu.

Rapidement servie, la nourriture me fit un bien si grand que j’en arrivais à me demander si je n’avais pas tout simplement été victime d’une sorte de crise hypoglycémique : il était à noter que, perclus d’angoisse, je n’avais pas mangé grand-chose le soir précédent, et le stress renouvelé de cette matinée n’avait probablement rien arrangé.

La véritable cause de cette expérience, que je ne put trouver à ce moment là et dont je ne pris connaissance que bien des mois plus tard, tenait en réalité à la nature de mon psyché : la synchronicité, phénomène plutôt rare mais non moins réel, est bien documentée dans les textes savants de médecine. Elle décrit une sorte d’état de grâce, d’euphorie généralement ressentie par plusieurs individus lorsque leur psyché « s’aligne », et qu’ils s’en trouvent tellement proches les uns des autres qu’ils en viennent à délirer gentiment. Ayant pour causes premières la prise de psychotropes, le rassemblement engagé ou toute autre forme d’évènement collectif marquant, je ne l’avais ressentie – seul – que parce que mon esprit, si peu habitué à l’ouverture, s’était retrouvé submergé par le bonheur qu’apporte parfois la collectivité et le sentiment d’appartenance.

Et bien que je n’en tirasse pas tout de suite des conclusions claires, cet événement devait participer, quelques heures plus tard, à une importante prise de conscience dont je vous donnerai les détails le moment venu.

Secoué, j’engloutissais ma soupe comme si ma vie en avait dépendu, et je me préparais à reprendre ma route.


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