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De natura corporis [Solo]

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Lun 25 Fév 2019 - 5:58
La houle balayait le port, portant les odeurs âcres de la mer dans son sillage. Les marins qui s'affairaient sur les quais étaient rares. Il était tard. Les bateaux n'amarraient plus, ni ne quittaient la berge. La journée était terminée, pour beaucoup. Seuls les retardataires hissaient encore leur barque hors de l'eau, pour la préserver des vagues fortes qui s'écrasaient vainement, dans un fracas d'enfer, sur les digues. Juché sur un tertre, Zô observait tout cela, ce spectacle incessamment répété d'une journée de pêche finissante, d'un oeil vide. La cape dont il s'était revêtu claquait au vent comme un fouet. Sa peau était devenue moite, sale à force d'être exposée au sel de la mer. Derrière un horizon lointain, le soleil tombait, peu à peu. Il n'en resterait que le souvenir dans quelques instants. Dans une bourrasque particulièrement forte, Zô fit volte-face et détacha son regard de l'océan agité.

Il se réfugia dans ce qui ressemblait à un petit hangar, d'une taille vraiment modeste pour la fonction qu'on lui destinait, et apparemment désaffecté. Il avait repéré cet endroit quelques jours auparavant, et en faisait l'objet de fréquentes visites. C'était exactement le genre d'abri qu'il avait cherché pendant des semaines, depuis son arrivée au village, presque: il était isolé, peu visité, sinon pas du tout, et surtout il offrait un espace suffisamment vaste pour que Zô puisse espérer y mener à bien et avec tout le confort nécessaire les expériences auxquelles il destinait les lieux. Sa seule crainte était que le hangar devienne l'objet de la curiosité d'un autre que lui, et qu'il soit visité par d'autres personnes. Pour l'instant, le danger n'était pas trop grand: il ne laissait encore aucune trace de son passage, ni de sa propre identité. Mais, à l'avenir, il était amené à s'installer durablement dans le bâtiment. Il avait donc déjà commencé à mettre en place des systèmes de sécurité, simples, qu'un shinobi expérimenté pourrait facilement briser, mais qui bloqueraient l'entrée du hangar au commun des mortels.

Il apposa sa main sur la tôle qui barrait l'entrée, et composa un unique mudra. Sous sa paume se dessina un sceau, simple, qui devrait garantir sa tranquillité. Il était seul, dans ce vaste espace vide, sombre. Seul le fracas de la tempête contre les parois d'acier faisaient vibrer les murs, et trembler l'air d'un grondement sinistre. Une atmosphère qui semblait trop bien adaptée aux desseins que projetait le jeune marionnettiste. Il portait sur son dos un sac de toile, assez chargé, qu'il ne tarda pas à poser sur le sol de terre battue. Dans un coin du hangar se trouvait une table sur tréteaux. Il s'y dirigea, traînant son baluchon derrière lui dans un tintement de fer qu'on entrechoque.

Lorsqu'il retourna le sac sur la table, les outils se répandirent en cascade, allant de la plus petite scie, des pinces les plus précises, au marteau et au burin. Il se débarrassa de sa cape d'un geste théâtral, et la jeta sur un tabouret. Puis, il tira de son dos un épais rouleau, qu'il déplia machinalement. Un instant et un nuage de fumée plus tard, son immense marionnette d'un noir de jais se tenait, désarticulée, immobile, devant lui. Elle était plus terrifiante encore que d'habitude, dans cette atmosphère qui semblait si propice à l'horreur, au cauchemar. Sa silhouette se perdait dans l'obscurité du vaste hangar, et son visage en crâne de chèvre n'en ressortait que mieux, comme une apparition fantomatique aux yeux percés de vide. Zô frémit. Il ne savait pas pourquoi il avait tiré le pantin de son sommeil. Il n'en avait pas besoin, à vrai dire. Sans doute s'était-il imaginé qu'il aurait, ainsi, un peu de compagnie ? Et quelle compagnie ... Il regrettait son geste, mais ne fit pas pour autant rentrer la marionnette dans son sceau. Il se contenta de l'ignorer, ou du moins d'essayer de l'ignorer, elle et son aura pesante, menaçante, qui planait au-dessus de lui.

Il observa les outils qu'il avait laissé tomber sur la table. Eux non plus, il ne savait pas pourquoi il les avait amenés avec lui. Sans doute avait-il voulu se donner un objectif, une tâche qui pouvait paraître banale. Réparer ses pantins, les améliorer, peut être, ou découvrir plus en avant leur fonctionnement. Mais il ne le voulait pas vraiment. Il savait qu'il avait un autre but, bien moins louable à ses yeux, mais pourtant essentiel, qui l'avait poussé à chercher ce lieu, à s'isoler complètement du reste du monde. Il sortit de sa poche un petit rouleau, et, le dépliant, il effectua un mudra. Du sceau tracé sur le parchemin jaillit une sacoche. Il l'ouvrit, et sortit avec soin, cette fois, les instruments qu'elle contenait. C'étaient des pinces, des scalpels, des bistouris, seringues, scies à os. Il les étala en bon ordre, devant lui. Il était presque prêt.

Il ressortit du hangar, mais ne scella pas la porte. Il se contenta de la masquer avec une plaque de tôle. Il se mit à déambuler dans les allées du port, maintenant balayées par une pluie fine rendue féroce par le vent qui n'en cessait pas de souffler, toujours plus furieux. Sa cape produisait le bruit d'un fouet dément, et il était obligé de la retenir pour qu'elle ne s'envole pas. Les rumeurs des travaux des marins étaient complètement masquées par le vacarme de la météo. Pourtant, il pouvait distinguer les sons si caractéristiques d'une bagarre, près de lui. C'était exactement ce qu'il cherchait, et qu'il savait qu'il allait trouver là. Même s'il n'était à Kiri que depuis peu, il savait que le porte était le lieu le plus propice aux mauvaises rencontres. Ses allées, par mauvais temps de surcroit, étaient un vrai coupe-gorge. Et il ne fut pas déçu: dans l'ombre d'un tas de caisses, il pu apercevoir la lutte féroce de deux marins de piètre allure. Ils étaient trempés de pluie, mais n'y faisaient pas attention. Leurs corps se livraient à un pugilat grossier, sans grâce, mais plein de férocité animale. On aurait dit qu'ils cherchait à s'arracher la mâchoire, à se démettre les membres, à griffer tout ce qui passait à leur portée. Puis, d'un coup, l'éclat d'une lame brilla. Il y eut un cri étouffé, un gargouillis rauque, et le meurtrier se sauva, laissant sur les pavés imbibés de rouge sa victime.

Zô s'approcha du corps encore secoué de spasme. Il plongea ses yeux dans ceux du marin suriné. Etait-il encore conscient ? Ou la lueur vitreuse qu'il croyait discerner dans ses pupilles agitées par la panique était-elle déjà le premier symptôme de son absence ? Il avait été touché à la gorge. Un flot de sang continu s'échappait de ses chairs lacérées, et se mêlait à l'eau qui recouvrait les pavés. Zô s'accroupit, et attendit un moment. Finalement, quand les spasmes s'interrompirent, il appliqua deux doigts au poignet du malheureux. Il était bien mort, cette fois. Aussitôt, il tira de sa poche une seringue remplie d'un liquide d'un noir d'encre et en ficha l'aiguille en plein dans la poitrine du cadavre. Il attendit un instant, jusqu'à ce que le flot de sang s'interrompe complètement, comme si les vannes de ses artères avaient été coupées. Zô rangea sa seringue, et empoigna le corps au niveau des épaules. Puis, étrange Charon dans un étrange Tartare, il traîna ainsi le mort, dans les allées du port de Kiri, jusqu'à son antre de tôle.
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Lun 25 Fév 2019 - 10:37
Le hangar était maintenant éclairé, à l'endroit où se trouvait la table sur tréteaux, d'une lumière blanche, suffisamment puissante pour qu'on distingue bien les instruments, et suffisamment faible pour qu'on ne la voie pas de l'extérieur. Le corps du marin était posé sur la table. Ses paupière étaient encore ouvertes, et sa bouche béante, figée dans un râle qui ne viendrait jamais. Zô haletait, appuyé contre le mur. L'homme pesait son poids. Il avait eu de la chance de ne pas être vu, malgré la pluie maintenant battante. Hisser le cadavre sur la table n'avait pas été une mince affaire ... Mais à présent, le plus dur restait à faire. Zô se débarrassa de sa cape, ruisselante, et rapprocha la lumière du corps. Il sortit alors de sa poche une paire de petites lunettes rondes, munies de verres grossissants, et les chaussa sur le bout de son nez. Le travail pouvait commencer.

Il commença par dévêtir entièrement le corps. La tâche fut fastidieuse, étant donné que les habits étaient tous trempés, à la fois de sang et d'eau, et collaient à la peau du marin déjà raidie par la mort. Zô examina le corps dans son intégralité. C'était bien celui d'un homme pratiquant un travail de force. Les muscles étaient puissants. Les mains, elles, étaient fortes, avec des doigts court et épais. Il avait une panse forte, un peu arrondie. Zô fronça les sourcils. Il n'allait pas lui rendre la tâche aisée. Sa peau était tannée par le travail et le soleil, mais dénuée de cicatrices. Il ne devait pas être homme à se battre. De toute évidence, sa rencontre de ce soir n'avait été qu'un malheureux coup du sort. Son visage, lui aussi, était en parfait état. Ses yeux, surtout, semblaient parfaitement intacts et fonctionnels. Voilà ce qu'il en était de l'extérieur. Pour le reste ...

Zô s'arma d'un scalpel, et entama son travail. Il commença par percer le buste. Il ouvrit la chair d'une longue ligne droite, depuis les clavicules jusqu'au niveau du bassin. Il élargit cette première incision, jusqu'à pouvoir complètement écarter la couche de peau et dévoiler l'intérieur du corps. Il n'était pas très habile dans ses mouvements, cette dissection étant sa première. Aussi, ses entailles n'étaient-elles pas rigoureusement précises, et laissait-il des lambeaux de chair, ça et là, pendant, ou bien des pans entiers de peau déchiquetés. Quand il parvint à dévoiler les côtes, il s'arma de sa petite scie et les sectionna consciencieusement, une à une, pour e dégager une bonne marge de manoeuvre sur les organes internes. Une fois cette première besogne accomplie, il fit une pause.

Haletant, il observa son oeuvre. Le corps était complètement éventré. Il répandait dans l'air de la pièce une odeur fétide. Les mains de Zô étaient complètement tachées de sang, comme ses vêtements. Quelques bouts d'os épars traînaient au milieu des organes. Le sérum qu'il avait injecté au cadavre avait permis d'arrêter l'afflux sanguin pendant un moment, mais bientôt il cesserait de faire effet à cause de la décomposition des tissus. Il fallait qu'il recueille tout le sang possible. Il s'arma d'un grand bocal qu'il avait prévu spécialement, et commença à siphonner le sang du corps à l'aide d'une grosse seringue. Il n'avait plus aucune notion du temps. Il se contentait d'exécuter sa besogne, si sale soit-elle, de son mieux. Ces premiers exercices étaient primordiaux, car c'était avec eux qu'il allait pouvoir gagner en dextérité et en rapidité.

Une fois tout le sang récolté, ou au moins une grosse partie du sang, il se remit à sa dissection. Les mains protégées par des gants, cette fois, il déroula un parchemin sur lequel étaient dessinés plusieurs sceaux, exactement semblables. Il laissa là ce dispositif, en attente, et s'arma à nouveau de son scalpel. Il commença par prélever les poumons. Ils lui glissèrent des mains à plusieurs reprises, et il dut s'estimer heureux de ne pas les détruire complètement par sa maladresse. Il les plaça chacun sur un sceau, et effectua un mudra simple. Dans un nuage de fumée, ils disparurent, scellés. Il réitéra avec les autres organes: ainsi, foie, coeur, intestins, reins, estomac, rate, pancréas disparurent à leur tour dans une volute de fumée, ne laissant d'autre trace que leur simple souvenir et une marque d'encre sur le parchemin, maintenant taché de sang.

Puis, Zô s'attaqua à la tête. Il commença par ouvrir la boîte crânienne, et par prélever le cerveau. Là encore, il s'efforça de ne pas trop l'abîmer mais dut s'y reprendre à plusieurs fois pour parvenir à une coupe nette des réseaux nerveux. Finalement, il termina en séparant les deux yeux du reste du crâne, et en les scellant à leur tour. Il ne toucha pas au reste de la tête. Les oreilles étaient trop complexes pour qu'il s'aventure à essayer d'extraire quoi que ce soit de là, ce soir. Mieux valait se concentrer sur ce qu'il avait déjà pu récolter. Il aurait déjà suffisamment à faire avec ça ...

A nouveau, il contempla son oeuvre, tout en ôtant ses gants. Il n'était pas satisfait de son travail. Il n'en éprouvait aucune joie. Il était pleinement conscient de l'horreur de la chose. L'odeur putride que répandait le cadavre dans la pièce, si vaste soit-elle, était comme une attaque olfactive qui n'avait de cesse de lui mettre sous le nez le sacrilège qu'il avait commis. Il fut pris d'un frisson d'horreur, et de nausée. Il aurait voulu que le corps disparaisse, qu'il n'en reste plus une trace. Il aurait voulu laisser dans les allées du port ce produit de son travail macabre, pour ne plus en entendre parler. Mais ç'aurait été de la folie. Il se serait exposé à des recherches, à une enquête. Et il était bien trop méfiant pour ne pas envisager la possibilité qu'on remonte la piste jusqu'à lui. Alors, il fallait qu'il fasse disparaître le corps.

S'efforçant de ne pas plonger ses yeux dans les orbites maintenant vides du cadavre, il le traîna jusqu'à un coin isolé du hangar. Il effectua ensuite une série de mudras compliqués, et, au bout d'un moment, parvint à sceller le corps dans un morceau de parchemin. Il sortit alors du hangar, en scella l'entrée, et se dirigea vers la mer. Les eaux étaient toujours aussi agitées, et le vent était plus fort encore qu'auparavant. Zô avait l'impression que, s'il n'y prenait pas garde, il pourrait être emporté par cette bourrasque vers l'océan, qu'il pourrait être plongé dans les abîmes marines et être oublié, là, du reste du monde. Une part de lui le souhaitait, peut être. Mais une autre part, beaucoup plus importante, se cramponnait à la vie comme une démente. Sans autre cérémonie, il jeta le kunaï aussi loin qu'il le pouvait vers l'océan. Il fit biller l'éclat du projectile un instant, sur les flots, avant qu'il ne soit englouti rapidement. Le fer fut lentement précipité vers les fonds marins, emporté dans les courants et les vagues. Enfin, il irait se loger sous quelque monceau de coquillages et de galets. Et c'est là que finiraient les restes de ce marin que personne ne devait plus revoir.
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